Entre infrastructures vétustes, manque criant de personnel et poids étouffant des tabous socioculturels, le Centre hospitalier national psychiatrique de Thiaroye (CHNPT) se bat pour sa survie. À l’occasion de ses « 48 heures », l’établissement tire la sonnette d’alarme : « sans investissement massif et urgent, la santé mentale restera le grand oublié du développement national ».
« La santé mentale ne peut plus être reléguée au second plan. » C’est avec ce cri du cœur qu’ont été lancées les 48 heures du Centre hospitalier national psychiatrique de Thiaroye (CHNPT). Organisé sous l’égide du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique en marge de la 35ᵉ édition de la Journée mondiale de la santé mentale, l’événement vise un double objectif. Il s’agit de démystifier la psychiatrie auprès des populations et de réclamer des moyens à la hauteur d’une crise sanitaire silencieuse.
Un géant aux pieds d’argile
Sur le papier, le CHNPT est la structure de référence du pays. Dans les faits, l’établissement frôle la saturation. Le Dr Ibra Diagne, directeur de l’hôpital, dresse un constat sans concession : « L’établissement dispose d’une capacité d’accueil de 203 lits, dont près de 120 destinés aux patients et 98 aux accompagnateurs. Une organisation imposée par la nécessité d’associer les familles à la prise en charge. » Mais face à un flux ininterrompu de malades, ce dispositif montre ses limites. Les bâtiments se dégradent, les équipements manquent et le personnel qualifié fait cruellement défaut.
Pour le Dr Diagne, il y a urgence à changer de paradigme : « La santé mentale n’est pas un luxe, c’est un pilier économique. Investir sur la santé mentale, c’est investir sur le développement d’un pays », martèle-t-il, rappelant qu’un citoyen privé de bien-être psychologique ne peut être productif.
Promesses ministérielles : le défi du passage à l’acte
Face à ce réquisitoire, le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique se veut rassurant. Représentant le ministre lors de la cérémonie, le Dr Fallou Niang, directeur général des Établissements de santé, a annoncé des arbitrages récents en faveur de l’hôpital. Ces investissements doivent venir renforcer la structure sur les plans financier, technique et matériel.
Outre le CHNPT, les autorités affichent l’ambition de repenser l’ensemble de la carte sanitaire avec une décentralisation des soins et l’intégration d’unités de psychiatrie dans tous les futurs hôpitaux du pays. La création de nouveaux centres spécialisés sur le modèle de Thiaroye est envisagée. L’objectif étant d’assurer les soins primaires et la détection précoce par un renforcement des structures de proximité. Ce qui permettra de repérer les troubles bien avant le stade critique de l’hospitalisation.
Toutefois, en l’absence de calendrier précis et de montants chiffrés, ces annonces laissent les acteurs du secteur dans l’attente de garanties concrètes.
Djinns, honte et stigmatisation : le combat culturel
Mais pour le Dr Ibra Diagne, la bataille ne se jouera pas seulement à coups de budgets ou de ciment. Elle est aussi profondément culturelle. « Les maladies mentales restent entourées de préjugés. Beaucoup attribuent encore ces troubles à des phénomènes surnaturels, notamment aux djinns. Ces croyances retardent considérablement le recours aux soins. », a-t-il alerté.
C’est pour briser ces barrières que l’hôpital a ouvert ses portes à la communauté. À travers des journées scientifiques et des échanges directs avec les soignants, l’établissement entend restaurer la confiance et rappeler une vérité fondamentale : la maladie mentale est une pathologie comme une autre. Il n’y a ni honte ni peur à avoir.
Ces 48 heures du CNHPT remettent le gouvernement et la société face à leurs responsabilités. Si les intentions affichées par le ministère ouvrent des perspectives encourageantes, l’urgence du terrain exige désormais des actes immédiats.
Pour les acteurs engagés, investir dans la psychiatrie, c’est redonner de la dignité aux malades, soulager des familles éprouvées et consolider toute la société. La santé mentale ne devant être plus jamais l’angle mort des politiques publiques au Sénégal.
Mbagnick DIOUF
