Le Sénégal fait face à un double défi nutritionnel. Alors que la malnutrition et l’anémie continuent de toucher une part importante de la population, le surpoids et l’obésité progressent également, y compris chez les enfants. Cette réalité a été mise en lumière par le docteur Nafissatou Ba Lô, experte en nutrition au Conseil national de développement de la nutrition (CNDN), lors d’un exposé présenté mercredi à la Primature devant des membres de l’Association des journalistes en santé, population et développement (AJSPD).
Selon les résultats de l’enquête STEP 2024, le taux de surpoids chez les personnes âgées de 15 ans et plus atteint désormais 28,8 % au niveau national. Un état physiologique inquiétant né d’un style de vie débridé avec des conséquences sur la morbidité au Sénégal. Le diabète touche 4,2 % de la population adulte tandis que l’hypertension artérielle concerne 28,2 % des Sénégalais. « Que ce soit le surpoids, le diabète ou l’hypertension, nous constatons une augmentation des taux par rapport à ce qui était observé auparavant », a souligné Mme Lô.
Une transition nutritionnelle qui inquiète les spécialistes
L’experte a également attiré l’attention sur une tendance souvent méconnue : l’obésité chez les enfants de moins de cinq ans. Selon l’Enquête démographique et de santé (EDS) 2023, sa prévalence est estimée à 1 %.
Ce pourcentage peut paraître faible, mais rapporté à la population sénégalaise des moins de cinq ans, estimée à plus de deux millions d’enfants, il représente au moins 22 400 sujets concernés. « C’est 1 %, mais quand même ce n’est pas faible en termes d’effectifs », a insisté le docteur Ba Lô.
Pour les spécialistes, cette évolution est liée à une transition nutritionnelle caractérisée par la diminution de l’activité physique et une consommation accrue de produits riches en matières grasses, en sucres raffinés et en aliments transformés. Cette situation favorise l’émergence de maladies chroniques d’origine alimentaire telles que le diabète, l’hypertension et les maladies cardiovasculaires.
Retard de croissance et anémie : des défis persistants
Parallèlement à cette montée du surpoids, le Sénégal continue de faire face à des formes plus classiques de malnutrition. Le retard de croissance touche encore 10,2 % des enfants. Si ce taux est en baisse, il demeure supérieur au seuil considéré comme satisfaisant au niveau international; lequel est passé de 5 à 3%. L’anémie constitue également une préoccupation majeure. Chez les enfants âgés de 6 à 59 mois, 6 personnes sur 10 en souffrent, avec une prévalence ayant atteint 59,8 %, un niveau que l’Organisation mondiale de la santé considère comme un problème grave de santé publique. « Aujourd’hui, la question de l’anémie est problématique partout au Sénégal », a alerté l’experte. Chez les femmes en âge de procréer, près d’une sur deux (47,6 %) souffre également d’anémie.
Trois enfants sur quatre privés d’une alimentation suffisamment diversifiée
L’exposé a aussi mis en évidence la faiblesse de la qualité de l’alimentation des jeunes enfants. Pour bénéficier d’une diversité alimentaire minimale, un enfant doit consommer plusieurs groupes d’aliments différents chaque jour. Or, selon les données présentées, trois enfants sénégalais sur quatre n’atteignent pas ce seuil recommandé. « Trois enfants sur quatre ne bénéficient pas d’une diversité alimentaire minimale au Sénégal », a indiqué Mme Lô. Cette situation contribue à la persistance de la malnutrition, des carences en micronutriments et des difficultés de croissance observées dans plusieurs régions du pays.
Les 1 000 premiers jours, une fenêtre d’opportunité décisive
Face à ces défis, les spécialistes de la nutrition insistent sur l’importance des 1 000 premiers jours de la vie, depuis la grossesse jusqu’au deuxième anniversaire de l’enfant. Cette période est considérée comme une fenêtre d’opportunité essentielle pour prévenir à la fois la dénutrition, les carences nutritionnelles et le risque futur de maladies chroniques.
Pour le CNDN, l’amélioration de l’alimentation des femmes enceintes, la promotion de l’allaitement maternel exclusif, l’introduction d’aliments complémentaires adaptés et la diversification alimentaire constituent des leviers majeurs pour inverser les tendances actuelles. « Les évidences continuent d’évoluer et nous permettent de mieux éclairer les décisions afin d’améliorer les interventions », a conclu le docteur Nafissatou Ba Lô, plaidant pour une mobilisation accrue de tous les secteurs afin de relever le défi nutritionnel au Sénégal.
