D’une tradition républicaine à une exigence constitutionnelle. Au Sénégal, la Déclaration de politique générale (DPG) est devenue bien plus qu’un simple exercice oratoire. Elle constitue désormais l’un des grands rendez-vous de la vie institutionnelle, un moment de vérité entre le Gouvernement et la représentation nationale, mais aussi un acte de reddition des comptes devant le peuple.
Des premiers discours-programmes de l’indépendance aux DPG contemporaines, l’exercice a considérablement évolué. Il a accompagné les mutations du régime politique sénégalais, les alternances, les crises institutionnelles et les différentes conceptions du rôle du Premier ministre.
La séquence remonte aux premières années de l’indépendance. Le 4 avril 1961, Mamadou Dia, alors président du Conseil, prononce devant les députés ce qui est considéré comme la première grande déclaration de politique générale du Sénégal indépendant. À l’époque, l’expression « DPG » n’est pas encore consacrée. Il s’agit davantage d’un discours-programme. Mais l’esprit de l’exercice est déjà là : exposer devant la représentation nationale la vision du gouvernement, ses priorités économiques et sociales et les grandes orientations du jeune État souverain.
Le contexte est particulier. Le Sénégal vient d’accéder à la souveraineté internationale et doit construire les fondations de son État, de son économie et de son administration. Mamadou Dia place notamment au cœur de son intervention la souveraineté nationale et le développement économique et social. Le rituel institutionnel qui s’installe alors préfigure ce que deviendra, plusieurs décennies plus tard, la DPG.
De la tradition à la norme constitutionnelle
Pendant longtemps, la présentation du programme gouvernemental devant les députés relève davantage d’une tradition politique et parlementaire que d’une obligation juridique rigoureusement encadrée.
Le tournant majeur intervient avec la Constitution du 22 janvier 2001. Son article 55 dispose qu’« après sa nomination, le Premier ministre fait sa déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale ». Cette déclaration est suivie d’un débat et peut, à la demande du Premier ministre, donner lieu à un vote de confiance.
La DPG change ainsi de statut. Elle n’est plus seulement une tradition républicaine ou une marque de courtoisie institutionnelle entre l’Exécutif et le Parlement : elle devient une exigence constitutionnelle.
Sa philosophie est simple : le Premier ministre, chef du Gouvernement, doit expliquer aux représentants de la Nation ce que son équipe entend faire, avec quelles priorités, quelles méthodes et quelles ambitions. La DPG est donc à la fois un acte politique, un acte parlementaire et un acte de responsabilité. Elle permet au Gouvernement de présenter sa feuille de route et au Parlement de l’interroger, de la discuter et, dans certaines conditions, de lui accorder ou non sa confiance.
2000 : Moustapha Niasse, la DPG de l’alternance

La première grande séquence contemporaine commence avec l’alternance de 2000. Après quarante années de pouvoir socialiste, Abdoulaye Wade accède à la magistrature suprême et nomme Moustapha Niasse Premier ministre. Le 20 juin 2000, celui-ci prononce sa déclaration de politique générale.
Le contexte donne à l’exercice une dimension particulière. Le nouveau pouvoir entend incarner le « Sopi », le changement. Moustapha Niasse dresse alors un état des lieux sévère de la gestion du régime socialiste et présente les grandes orientations du nouveau pouvoir : assainissement des finances publiques, audit de la gestion précédente et transformation économique et sociale.
Cette première DPG de l’ère Wade est donc aussi celle de la rupture et de l’alternance.
Mame Madior Boye : la sobriété institutionnelle

Après Moustapha Niasse, Mame Madior Boye entre dans l’histoire en devenant la première femme à occuper la fonction de Premier ministre au Sénégal. Nommée en mars 2001, elle présente sa DPG le 1er août de la même année, quelques mois après l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution. Son discours est marqué par la sobriété et la technicité juridique. Justice, État de droit, modernisation de l’administration et réduction des inégalités sociales figurent parmi ses principales préoccupations.
Idrissa Seck : le verbe au service du « gorgorlou »
Idrissa Seck succède à Mame Madior Boye dans un contexte lourdement marqué par le naufrage du bateau Le Joola. Le 3 février 2003, il se présente devant les députés pour sa déclaration de politique générale. Homme politique réputé pour son éloquence, il marque les esprits par des formules destinées à devenir célèbres.
« Travail », « aide » et « vol » deviennent les trois voies d’accès au revenu dans une formule qui résume sa volonté de promouvoir le travail, l’autonomie économique et la responsabilité individuelle.
Macky Sall, Hadjibou Soumaré et Souleymane Ndéné Ndiaye : la DPG sous Wade
Macky Sall, qui succède à Idrissa Seck à la Primature, poursuit la tradition de présentation du programme gouvernemental devant l’Assemblée nationale. L’exercice est ensuite repris par Cheikh Hadjibou Soumaré, puis par Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre de la présidence Abdoulaye Wade.
Cette période illustre aussi une réalité du régime politique sénégalais : la DPG est étroitement liée à la personnalité du Premier ministre, à ses relations avec le chef de l’État et au contexte politique dans lequel elle intervient.
2012-2024 : de Abdoul Mbaye à Amadou Ba
L’arrivée de Macky Sall à la présidence de la République ouvre une nouvelle séquence.
Abdoul Mbaye est le premier chef du Gouvernement de cette nouvelle ère. Il est suivi par Aminata Touré, Mouhammad Boun Abdallah Dionne et Amadou Ba.
Chaque DPG porte la marque de son époque et de la personnalité de son auteur. Les priorités changent, mais le principe demeure : présenter devant la représentation nationale la politique que le Gouvernement entend conduire.
Cette période est également marquée par une particularité institutionnelle majeure : le poste de Premier ministre est supprimé en 2019 avant d’être rétabli en 2022. Cette parenthèse explique en partie les ruptures dans la pratique de la DPG.
Ousmane Sonko : une DPG au cœur d’un débat institutionnel
Avec l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la République en 2024, Ousmane Sonko est nommé Premier ministre. Sa déclaration de politique générale, prononcée le 27 décembre 2024, intervient après plusieurs mois de débats sur la relation entre l’Exécutif et l’Assemblée nationale et sur le statut du Premier ministre. Sonko y expose les grandes orientations de son gouvernement et notamment les ambitions liées à la transformation économique, à la souveraineté et aux infrastructures. Il insiste également sur le suivi des infrastructures destinées aux Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026.
Sa DPG est particulièrement scrutée parce qu’elle constitue la première grande traduction parlementaire du projet porté par le nouveau pouvoir issu de l’élection présidentielle de mars 2024.
Ahmadou Al Aminou Lô : une nouvelle page
Le 25 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye nomme Ahmadou Al Aminou Lô Premier ministre, en remplacement d’Ousmane Sonko. Économiste de formation, ancien directeur national de la BCEAO et ancien ministre d’État chargé du suivi, du pilotage et de l’évaluation de l’Agenda national de Transformation Sénégal 2050, le nouveau chef du Gouvernement revendique une approche fondée sur un « gouvernement de mission et d’obligation de résultats ».
Sa DPG, prévue ce mardi 8 septembre 2026 à 10 heures, devant l’Assemblée nationale, intervient donc dans un contexte particulier. Elle doit permettre au nouveau Premier ministre de transformer les orientations annoncées depuis sa nomination en une véritable feuille de route gouvernementale.
Pourquoi une DPG ?
Au-delà du cérémonial républicain, la question mérite d’être posée : pourquoi une DPG ? Parce qu’un Gouvernement ne peut se limiter à exercer le pouvoir. Il doit également expliquer, convaincre et rendre compte. La DPG poursuit ainsi plusieurs objectifs. Elle permet d’abord au Premier ministre de présenter clairement les priorités de son Gouvernement. Elle offre ensuite au Parlement la possibilité d’interroger l’action gouvernementale. Elle permet enfin aux citoyens de connaître les engagements pris par ceux qui dirigent l’action publique.
La DPG est donc un contrat politique entre le Gouvernement et la représentation nationale, mais aussi, indirectement, entre le Gouvernement et le peuple. Elle constitue également un instrument de visibilité de l’action publique. Une fois les promesses formulées devant les députés, elles peuvent être confrontées aux résultats obtenus.
Une courtoisie devenue obligation
Il y a donc une évolution remarquable. Ce qui était hier une tradition républicaine, presque une forme de courtoisie institutionnelle entre le Gouvernement et le Parlement, est devenu une obligation constitutionnelle. L’article 55 de la Constitution de 2001 a donné à cette pratique une assise juridique claire : le Premier ministre doit venir devant les députés pour présenter sa politique générale. Mais l’obligation juridique ne doit pas faire disparaître l’esprit républicain de l’exercice. Car une DPG réussie ne se mesure pas uniquement à la longueur du discours, à la beauté des formules ou à la capacité oratoire du Premier ministre. Elle se mesure surtout à la cohérence des engagements, à leur faisabilité et, surtout, à leur traduction concrète dans la vie des citoyens.
De Mamadou Dia à Ahmadou Al Aminou Lô, plus de six décennies séparent les premiers discours-programmes de l’indépendance de la DPG contemporaine. Entre-temps, le Sénégal a connu des alternances, des réformes constitutionnelles, des suppressions et restaurations du poste de Premier ministre, ainsi que des changements profonds dans la pratique parlementaire.
Mais une constante demeure : le Gouvernement doit rendre des comptes à la Nation. C’est peut-être là le véritable sens de la DPG. Elle n’est pas seulement le grand oral du Premier ministre. Elle est, dans une démocratie, le moment où la parole gouvernementale accepte de se soumettre au regard du Parlement, et donc au jugement des citoyens.
Adama KONE
