La décision du Ministère de l’Éducation nationale du Sénégal de supprimer, dès 2026, le concours d’entrée en Sixième se veut une avancée vers une « scolarité obligatoire plus fluide et plus inclusive ». En mettant fin à la barrière sélective, l’État entend démocratiser l’accès au collège. Mais derrière l’ambition réformatrice, une question s’impose : le système a-t-il les capacités matérielles et humaines d’absorber l’afflux attendu d’élèves ? La transition automatique (sous réserve de réussite au CFEE) risque d’exacerber des déficits structurels déjà bien identifiés.
Un déficit criant d’enseignants
Les plus récents rapports estiment le manque d’enseignants à 6 529 postes, dont 4 313 au préscolaire et à l’élémentaire et 2 216 au secondaire. Les régions de Matam, Tambacounda, Sédhiou et Kolda sont les plus touchées. Malgré un plan triennal de recrutement (2025-2027) et l’annonce d’un recrutement spécial de 2 000 enseignants, la pression démographique et les déséquilibres géographiques fragilisent l’équation.
Dans le moyen, où seront orientés les nouveaux admis en Sixième, l’insuffisance d’enseignants, notamment en sciences, pourrait conduire à des classes surchargées et à une baisse de la qualité pédagogique. La suppression du concours supprime un filtre ; elle ne crée pas mécaniquement des postes supplémentaires.
Tables-bancs : un déficit structurel
Le gap en mobilier scolaire reste massif. Pour 2024-2025, des milliers d’unités manquent, dont plus de 10 000 tables-bancs dans le moyen et 10 014 dans le secondaire dans la seule académie de Tambacounda. Certes, l’État annonce la livraison de 50 000 tables-bancs pour 2025-2026 et un programme triennal de 3,5 milliards FCFA. Mais la détérioration rapide du mobilier existant et l’ouverture de nouvelles salles non équipées réduisent l’impact réel de ces efforts.
Dans plusieurs collèges ruraux et périurbains, les élèves partagent déjà les tables à trois ou quatre. L’arrivée de cohortes supplémentaires pourrait accentuer cette promiscuité, avec des conséquences sur les conditions d’apprentissage.
Abris provisoires : le maillon faible
Le Programme d’Urgence de Remplacement des Abris Provisoires (PURAP), lancé en 2025, a recensé 7 227 abris à remplacer d’ici 2029 : 859 au moyen et 645 au secondaire. Malgré une enveloppe de 5 milliards FCFA pour la première phase, le calendrier s’étale sur plusieurs années. Or, la suppression du concours entre en vigueur dès 2026.
Autrement dit, le système moyen-secondaire devra absorber davantage d’élèves alors même que des milliers d’apprenants étudient encore sous des structures précaires.
Réforme ambitieuse, capacité limitée
La réforme répond à une logique d’équité et d’alignement avec la scolarité obligatoire. Mais l’équité ne se décrète pas uniquement par la suppression d’un concours. Elle exige des salles construites, des tables disponibles et des enseignants formés et stabilisés.
En l’état, les chiffres interrogent la cohérence du calendrier. Sans accélération massive des investissements et du recrutement, le risque est réel que la suppression du concours d’entrée en Sixième, loin de corriger les inégalités, transfère simplement la pression vers un collège déjà sous tension.
