Le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Lô a défendu, dimanche, le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, rejeté vendredi en commission par la majorité parlementaire Pastef-Les-Patriotes. Lors d’une conférence de presse du gouvernement, il a dénoncé une « obstruction » plutôt qu’un exercice du droit d’amendement, tout en exposant les contraintes budgétaires qui ont motivé les arbitrages de l’exécutif. Il a également appelé au dialogue entre les institutions et invité Pastef à ouvrir son point de presse aux questions des journalistes.
Dialogue institutionnel : Lô revient sur ses échanges avec Sonko
S’appuyant sur une sagesse du chanteur et parolier Ndiaga Mbaye, selon laquelle les divergences de parole n’excluent pas une vision commune, Ahmadou Alhaminou Lô a plaidé pour une responsabilité partagée entre les institutions. Il a rappelé qu’à l’issue de sa déclaration de politique générale, le 8 septembre 2026, il avait échangé avec le président de l’Assemblée nationale sur la nécessité d’un dialogue entre l’exécutif et le Parlement.
Le chef du gouvernement affirme lui avoir proposé des échanges techniques avec des représentants désignés par l’Assemblée nationale pour préparer les prochaines lois de finances. Selon son récit, le président de l’institution avait accueilli favorablement le principe, en répondant : « Je vais voir ».
Le 15 octobre, après un échange téléphonique avec un vice-président de l’Assemblée nationale, le Premier ministre dit avoir demandé que cet engagement soit rappelé au président de l’institution, dans le cadre de la LFR. Il affirme n’avoir reçu aucune réaction, sinon un appel à un débat public. Sans détailler davantage la réponse d’Ousmane Sonko, il a défendu sa démarche au nom des « intérêts supérieurs de la nation sénégalaise ».
« Le seul objectif qui vaille pour nous tous, je le rappelle, c’est d’alléger le fardeau des Sénégalais », a-t-il insisté, appelant les institutions à dépasser leurs divergences pour préserver l’intérêt général.
« Ce que nous voyons, c’est de l’obstruction »
Le Premier ministre a opposé le droit d’amendement des députés au rejet du texte en commission. Invoquant l’article 82 de la Constitution, il a rappelé que les parlementaires peuvent proposer des amendements, sous réserve des règles constitutionnelles encadrant notamment la diminution des ressources publiques, la création ou l’aggravation de charges et les modifications des projets de loi de finances.
« Vous voulez cette prérogative ? Prenez-la et assumez-la devant vos mandants, les Sénégalais », a-t-il lancé aux députés, avant de marteler : « Ce texte est clair, ce que nous voyons, c’est de l’obstruction ».
Il a invité les parlementaires à formuler des propositions précises plutôt qu’à rester dans des critiques générales. « Qu’est-ce qu’ils veulent qu’on corrige sans rester dans des généralités ? », a-t-il interrogé, estimant que des amendements permettraient de clarifier les positions et d’engager leurs auteurs sur la constitutionnalité de leurs propositions.
Dans la même logique de transparence, Ahmadou Alhaminou Lô a lancé un défi à Pastef, qui avait annoncé un point de presse après l’annonce de la conférence gouvernementale. Il l’a solennellement invité à le transformer en conférence de presse et à permettre aux journalistes de poser leurs questions. « Ce ne sera pas à sens unique », a-t-il plaidé, affirmant que les Sénégalais attendent des échanges contradictoires plutôt qu’un message unilatéral.
Trois contraintes financières et des arbitrages assumés
Pour justifier la LFR, le Premier ministre a mis en avant trois contraintes : une baisse de 340 milliards de francs CFA des recettes attendues, une hausse de 540 milliards des charges, principalement liée aux subventions énergétiques et aux besoins supplémentaires des forces de défense et de sécurité, ainsi que la nécessité de contenir un déficit déjà élevé.
Face à ces pressions, le gouvernement dit avoir choisi de préserver les salaires, les missions essentielles de l’État, les dépenses de sécurité et les priorités sociales, plutôt que de répercuter intégralement le choc énergétique sur les consommateurs. Le baril de pétrole, provisionné à 69 dollars, dépasse parfois les 100 dollars, a-t-il rappelé.
« Nous ne sommes pas des paresseux, nous sommes une équipe particulièrement douée », a affirmé le Premier ministre, défendant les arbitrages opérés sur les investissements dont l’exécution ne pouvait intervenir avant la fin de l’année. Selon lui, la hausse des subventions a permis d’éviter de faire supporter aux Sénégalais un surcoût estimé à environ 500 milliards de francs CFA.
La LFR prévoit ainsi une baisse de 555 milliards des crédits d’investissement. Le chef du gouvernement a toutefois souligné que les autorisations d’engagement, qui encadrent les engagements pluriannuels de l’État sur les projets, ont été maintenues. Seuls les crédits de paiement, correspondant aux décaissements prévus pour le reste de l’année, ont été réajustés.
« C’est juste un investissement différé à l’année prochaine parce que les conditions de consommation de ces crédits n’étaient pas réunies », a-t-il expliqué, assurant que les projets concernés seront réinscrits en priorité lorsque les conditions de financement et d’exécution le permettront.
Arriérés, PRES et financements extérieurs : les corrections du gouvernement
Autre objectif de la LFR : inscrire 300 milliards de francs CFA pour contribuer au règlement des arriérés de paiement, évalués par le Premier ministre à 1 956 milliards. Il a souligné les conséquences économiques et sociales de ces retards, notamment sur la trésorerie des entreprises du BTP, la reprise des chantiers, le paiement des fournisseurs et les revenus des travailleurs.
« Ne pas voter la LFR, c’est empêcher une entreprise du bâtiment et des travaux publics de retrouver de la trésorerie », a-t-il déclaré, appelant les députés à mesurer les conséquences de leur décision.
Les corrections budgétaires concernent également les dépenses liées au Programme de redressement économique et social (PRES). À fin septembre, les ressources attendues de ce programme n’avaient atteint que 173 milliards de francs CFA, obligeant, selon lui, à différer 295 milliards de dépenses. Le Premier ministre a rappelé que les ambitions du PRES et la LFR initiale avaient été préparées sous le précédent gouvernement, avant d’être votées par les députés.
Les projets financés sur ressources extérieures ont, eux aussi, subi des ajustements. Le gouvernement a dû réduire de 239 milliards de francs CFA les dépenses correspondantes, dont 143 milliards de décaissements suspendus au titre d’opérations financières impliquant une banque internationale. Ahmadou Alhaminou Lô a expliqué que l’insuffisance des financements mobilisés auprès des partenaires avait imposé de nouveaux arbitrages.
Lô aux députés de Pastef : « Ne punissez pas le peuple »
Il a néanmoins assuré que les engagements dont le financement était sécurisé avaient été préservés. Plus de 110 milliards de francs CFA auraient ainsi pu être financés à partir du PRES, notamment pour des universités, des pôles cliniques et l’aéroport de Ziguinchor.
Pour 2027, le gouvernement annonce la poursuite de plusieurs projets, dont les hôpitaux de Mbour, Kaolack, Ziguinchor, Saint-Louis et Bakel, ainsi que l’assainissement de Touba. Les centres de santé, les agropoles et les constructions scolaires ou sanitaires différées doivent également être repris.
Au-delà du bras de fer parlementaire, le Premier ministre a donc défendu la LFR comme un instrument d’ajustement aux contraintes réelles des finances publiques, tout en appelant les députés à assumer leurs responsabilités par des amendements précis. « Ne punissez pas le peuple », a-t-il lancé, en réaffirmant que la priorité du gouvernement reste de soulager les difficultés des Sénégalais.
Tafsir KANE
